Voici quelques extraits de l ouvrage de Françoise Bezet et Claude Henri Martin, intitulé : A l ombre du siècle des Lumières - Vie de nos ancêtres à Herry...
Quelques extraits du livre de Françoise Bezet et Henri-Claude Martin - A l'ombre du siècle des Lumières - La vie de nos ancêtres à Herry - Extraits publiés avec l'aimable autorisation des auteurs.
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à partir d'un procès-verbal : témoignage sur le transport des marchandises sur la Loire (page 85)
Ce jour de la Chandeleur 1747, Jacques Linard et Edmé Chateignier sont rentrés dans leurs domaines bien plus préoccupés par la maladie des bovins que par la préparation des réjouissances de Mardi-Gras. Cette calamité n'en est qu'une parmi d'autres. Elle s'ajoute à celles provoquées par les cruels hivers qui n'en finissent plus. De fortes gelées sévissent jusqu'à la fin avril, depuis plusieurs années. Ces coups de froid ravagent les vergers en fleurs, tout comme la vigne et les semailles qui viennent de lever. En janvier 1744, la Loire avait été prise par les glaces, paralysant cet axe important de communication qui anime cette région.
Un voiturier par eau venant de Roanne s'était arrêté au dessous du port de Mesves sur la berge du côté d'Herry, au soir du vendredi 3 janvier. Il avait l'intention de dormir au chaud, à l'auberge d'Hugues Millot. De gros blocs de glace dérivaient sur le fleuve et risquaient d'endommager la sapine* et la gabarre* chargées de marchandises. Pierre Prélange et son fils Jean-Marie devaient les acheminer jusqu'à Orléans pour le compte de plusieurs marchands. Ils avaient chargé soixante ballots d'assiettes à La Charité. Il valait donc mieux éviter les chocs. Ils transportaient aussi six caisses d'olives, trois ballots d'oignons de fleurs, des paniers de marrons et d'amandes. Tout cela risquait de geler et d'être perdu. Il y avait même du fromage de gruyère venu des montagnes du duché de Savoie. A la nuit tombée, alors que le fils gardait les bateaux, le père venait frapper à la porte des Barreaux, la ferme la plus proche de la Loire où étaient arrêtés les bateliers. Après de rapides présentations, Pierre Prélange avait expliqué :
- Les glaces prennent la rivière et ça ne va pas s'arranger cette nuit. De gros blocs dérivent, ils heurtent nos bateaux, les coques risquent d'être endommagées. Si le froid dure longtemps nos embarcations vont être prisonnières et risquent de se rompre
sous la pression des eaux gelées. Il nous faut débarquer notre marchandise et la protéger, sinon ce sera la catastrophe pour nous, nous risquons de tout perdre.
- Nous allons vous aider, dit Edmé qui enfilait déjà sa grosse pèlerine, enfonçait son chapeau et en rabattait les bords pour mieux se protéger.
Le charretier avait attelé la jument au tombereau et allumé les lanternes ; tous avaient rejoint le bord de la Loire. En approchant, ils percevaient de plus en plus distinctement les bruits sourds des blocs de glace se cognant les uns contre les autres.
- Dépêchons-nous avant que la sapine ne rompe son amarre ou ne soit brisée, criait le voiturier.
Les hommes se placèrent pour faire la chaîne depuis le bateau jusqu'à la charrette, éclairés par des falots. La bise, le froid et l'humidité du fleuve mordaient le visage, les mains gonflées s'engourdissaient mais le rythme ne diminuait pas. Après plus de deux heures de ce travail pénible, les embarcations étaient complètement déchargées et toutes les denrées périssables prêtes à être conduites à l'abri. Edmé les charroya jusqu'à sa grange où elles furent recouvertes d'une épaisse couche de paille protectrice. Quant aux ballots d'assiettes, de quincaillerie, de chandelles, ils furent déposés sur la rive et les voituriers par eau restèrent près d'eux pour les surveiller car ils en étaient responsables.
Hélas, les bateliers ne purent repartir aussi vite qu'ils l'auraient souhaité pour pouvoir livrer à bon port, en temps et en heure, les marchandises qui leur avaient été confiées. Le lundi 6 janvier, ils firent donc appel à Maître Dumas pour établir un constat et attester qu'ils avaient fait leur travail au mieux, vu les conditions de navigation impossibles. (AD18 E23625Procès-verbal 6-1-1744) Ce procès-verbal leur permettrait de garder la confiance des marchands pour lesquels ils travaillaient.
* Mandrin évoqué par le Père Desmaisons : ( page 150)
Les faibles rayons du soleil couchant pénétrent difficilement dans la salle par les étroites fenêtres. L'atmosphère enfumée estompe les contours des êtres et des choses. Il y a là des gens de passage mais aussi quelques manœuvres du pays. Un montreur d'ours qui, dans un coin, a attaché son animal muselé à un des piliers de bois trinque bruyamment avec un colporteur, vendeur de belles étoffes, rubans, boucles et autres colifichets.
- D'où tu viens, toi ?
- Je viens de Bourgogne. Y'a quelques jours, j'étais encore à Dijon.
- As-tu entendu parler, d'un gars, pas bien catholique, un certain Mandrin ?
- Ah ! pour sûr ! Sa bande grossit de jour en jour et on les annonçait en Bourgogne. Mais, si les gros marchands le craignent comme la peste, bien des pauvres gens sont prêts à le suivre.
Michel Bedu, le laboureur des Evesques et Pierre Jutin, celui de Vauvrette, tendent l'oreille. Ce qui se raconte à la table voisine les intéresse vivement.
- Qui est donc ce Mandrin dont ils causent ?
- J'en sais trop rien.
Michel ne peut s'empêcher de demander, en levant son verre en direction de ces étrangers :
- A la vôtre les gars ! Vous avez l'air de bien le connaître, ce Mandrin. Qui c'est donc ?
- Vous en avez encore pas entendu parler par ici ? En Savoie, en Dauphiné, il est dans toutes les conversations, on l'appelle même par son prénom, Louis et il fait figure de héros. A ce qu'on dit, c'est le fils d'un maréchal-ferrant qui, ruiné par les fermiers généraux, est devenu chef d'une bande de contrebandiers. Ils font passer en fraude, depuis le Valais et Genève jusqu'en Savoie et en France cuirs, foins, peaux, mousselines, indiennes, poudre, tabac… Ils ont des dépôts sur les rives du Rhône. Quand ils arrivent dans une ville pour vendre leurs marchandises, ils libèrent les prisonniers qui viennent la plupart du temps gonfler la bande.
- On va peut-être les voir arriver à Herry, un de ces jours ?
- Vous n'avez rien à craindre, c'est un homme juste qui défend le peuple. Il lutte surtout contre les fermiers généraux, ceux qui font courber l'échine des paysans sous le poids des impôts.
- Il me devient sympathique, ton Louis Mandrin.
- En plus, il a aussi de bonnes manières, à ce qu'il paraît. Il ne manque jamais de laisser un petit présent à la maîtresse de maison qui l'a hébergé.
La servante délurée s'est approchée des tables, elle écoute avec grande attention les explications du colporteur. Sa curiosité l'emporte :
- Et pour les jolies servantes, que laisse-t-il, ce charmant Louis ?
- Viens tout près de moi, je pourrai te le montrer, lui répond le montreur d'ours avec un gros rire égrillard.
Même si on ne vit jamais Mandrin en Berry, ses aventures ont animé les conversations tout au long de 1754. A la fin du registre de cette année-là, le Père Desmaisons ne manque pas de faire allusion au célèbre contrebandier dont l'aventure ne durera que deux ans. "Une troupe de garnements nommés contrebandiers font beaucoup de désordre dans les bureaux des fermiers généraux. On a mis des troupes à leur poursuite. Le chef est Mandrin." (Registre paroissial Herry 1754) Il sera arrêté et roué en mai 1755.
* Les deux suisses (potiers d'étain) pages 158-159
Les malheurs de la
Sainte Chapelle n'ont pas profondément affecté les habitants d'Herry. La plupart n'ont même pas su ce qui était arrivé. Leurs soucis quotidiens ne leur permettaient guère de s'appesantir sur les querelles entre religieux et prince de l'Eglise. Les contacts avec l'extérieur se faisaient surtout par les gens de passage, marchands, colporteurs ou mariniers de Loire. Ce n'était d'ailleurs pas toujours dans le calme et la sérénité car, si la plupart du temps, les gens écoutaient avec attention toutes les histoires qui venaient de loin et aimaient partager une chopine avec l'"étranger", il arrivait aussi que le ton montât, en particulier à l'auberge lorsque le vin avait commencé à enivrer les clients. Une querelle avait ainsi éclaté entre Michel Bedu et deux potiers d'étain suisses hébergés à l'auberge de la veuve Millot en mars.
Ils passaient de village en village, de ferme en ferme proposant pots et vaisselle de leur fabrication. Ils étaient allés au domaine des Evesques où, ce jour-là, Jacqueline, la femme de Michel Bedu, vaquait à ses occupations entourées de ses six enfants. Son mari était parti semer la marsèche* dans les champs. En bons bonimenteurs, les potiers avaient su vanter les mérites de leurs marchandises, faire naître et attiser les envies de vaisselle nouvelle chez la fermière qui n'avait pourtant pas l'habitude de s'en laisser compter. Même si elle ne comprenait pas tout ce qu'ils racontaient avec leur drôle d'accent traînant et des mots bien éloignés du patois berrichon, elle avait admiré leurs pots bien façonnés et leurs belles assiettes d'étain mat.
En montrant un broc bien travaillé, Jean Antoine Naute, l'un des potiers, faisait miroiter tous les avantages des ustensiles en étain, les comparant aux vieux pots de terre ébréchés qui encombraient les étagères :
- Regardez, comme c'est beau et solide. Même si votre gamin le renverse, il ne risque pas de le casser. Et prenez-le dans la main, vous verrez, pas de comparaison avec votre vaisselle en terre. C'est léger, n'est-ce pas ? Sans compter que vous pouvez le faire étamer si jamais, dans bien longtemps, il était usé ! Est-ce que vous pouvez réparer un pot de terre, vous ?
Quand l'un des marchands s'arrêtait, l'autre reprenait, recommandant l'achat de plusieurs pièces, promettant un prix fort intéressant pour tout un lot.
- Oui, et combien qu'ça coûte ? s'inquiéta Jacqueline
- Oh! à ce prix-là, vous pouvez faire toutes les foires de la région. Vous n'en trouverez point. Et comme je vois bien que vous en avez grand besoin, je vous donnerai, en plus trois fourchettes et trois cuillères.
Ils firent tant et si bien que Jacqueline se laissa tenter et acheta un lot de belle vaisselle d'étain. Puis elle rangea pots, écuelles, brocs et couverts à côté de ses vieux plats de terre. On ne jetait rien ; même fêlés, ils pouvaient encore servir et quand ils étaient vraiment rendus inutilisables pour la cuisine, ils devenaient récipients pour le grain des volailles. Jacqueline se sentait toute contente de ses acquisitions. Ce n'était pas si souvent qu'elle pouvait s'offrir quelque chose de neuf. Depuis qu'elle avait épousé Michel en février 1746 et qu'elle avait quitté les Barreaux pour venir au domaine des Evesques, chez ses beaux-parents, elle vivait dans leur maison, elle mangeait dans leur vaisselle, elle utilisait leurs draps et même depuis le décès du beau-père en 1750, deux ans après sa femme, elle dormait dans leur lit. Bien sûr, tout cela était normal, mais aujourd'hui, elle admirait avec satisfaction ces quelques objets qu'elle venait de choisir. Son plaisir fut de courte durée. Quand son mari rentra, alors qu'il avait encore une main posée sur le chambranle de la porte où il avait l'habitude de s'appuyer pour se déchausser, ces yeux se portèrent sur l'étagère.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? D'où ça vient c'te vaisselle-là ?
Jacqueline expliqua, parla des potiers d'étain venus de Suisse, fit valoir la qualité de leur marchandise, le besoin de changer les vieux pots cassés, la nécessité d'avoir de nouvelles écuelles. Michel bougonnait de plus en plus.
- Et combien qu' tu as payé, pour cette camelote ?
A l'annonce de la somme, il devint furieux.
- Ah! coquine, mais tu vas nous ruiner. C'est-y pas malheureux, mes parents qui ont travaillé toute leur vie pour nous laisser quelques arpents de terre, y doivent se retourner dans leur tombe en voyant leur argent gaspillé par une rosse comme toi.
Jacqueline n'était pas femme à se laisser insulter. Elle répliqua et ils en seraient peut-être venus aux mains sans l'arrivée d'un domestique. Michel prit tout juste le temps de se rechausser et partit sur le chemin, en direction du
bourg.
- Ce bougre d'animal va encore aller à l'auberge et rentrer plein comme une outre.
* la mort du charpentier page 69
Le 6 avril 1735, il avait plu une bonne partie de la journée. Maintenant, le soir tombait et Cyprien n'était pas encore rentré. Il travaillait sur la toiture d'une grange du château. Quand Jeanne, assise devant son rouet, entendit les roues ferrées d'un tombereau qui roulait sur le chemin, elle se dit :
- "Tiens, Hilaire n'est pas bien en avance pour rentrer des champs. Il se serait bien fait prendre par la nuit !"
Le grincement des roues s'arrêta juste dans la cour, devant la maison. Un triste pressentiment envahit Jeanne qui se précipita dehors, l'angoisse lui serrait la gorge. Louis Lavot, le charpentier qui avait l'habitude de travailler avec Cyprien venait vers elle. C'est alors qu'elle vit son homme, livide, qui gisait dans la charrette, sur un brancard de fortune, la tête et la chemise maculées de sang. Les hommes la regardèrent l'air grave. Aucun mot ne leur venait. L'un d'eux s'avança et haussant les épaules, il laissa retomber ses bras en signe d'impuissance et de fatalité.
Son beau-frère, Jacques Hatin s'approcha d'elle et lui expliqua :
- Avec ce sale temps, les solives étaient mouillées. Cyprien terminait une ferme en enfonçant une aiguille dans l'arbalétrier quand il a glissé et il n'a pas pu se rattraper. Dans la chute, sa tête a heurté une poutre maîtresse. Il n'y avait plus rien à faire. Le Père Desmaisons, prévenu aussitôt, a eu le temps de lui administrer les sacrements avant qu'il ne rende le dernier soupir. Il est parti l'âme en paix.
Jeanne, ne pouvait quitter des yeux ce mari qu'elle avait encore tendrement serré dans ses bras, ce matin. Aucun cri, aucune larme. Elle était tétanisée par la douleur, elle n'entendait pas ce que les autres lui disaient. Un silence lourd plana sur la cour pendant de longues minutes qui parurent une éternité à tous. Tout à coup, le silence fut rompu par les cris du bébé qui était resté à l'intérieur de la maison. Ces pleurs, en ramenant Jeanne à la terrible réalité, lui permirent de libérer toute sa douleur. Elle se précipita sur la dépouille de Cyprien en éclatant en sanglots.
La suite, la nuit de veillée mortuaire, les obsèques et même les jours qui suivirent restent flous dans la mémoire de la jeune femme. Il fallut pourtant faire face. Jean Plisson, oncle de l'enfant fut nommé son tuteur et Jean Desbarres, oncle lui aussi, son curateur. Tous les deux étaient chargés de veiller et de protéger l'enfant et les biens hérités de son père.